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Le veilleur.

Éléonore se réveilla brusquement. Elle sauta du lit, se dirigea vers la fenêtre et glissa sa tête derrière l'épais rideau tiré pour la nuit. L'homme était déjà là, assis de dos, sur un banc dans le parc qui venait à peine d'ouvrir, juste en face de chez elle. Cela faisait plus d'une semaine qu'elle avait remarqué sa présence, chaque matin, toujours à la même place, toujours vêtu de la même façon. Il restait là toute la journée, donnant l'impression de ne jamais bouger, se tenant droit sur son banc, un chapeau gris bien en place sur le haut de sa tête.
Paul entra dans la chambre, une tasse de café à la main.
- Chérie, que fais-tu ?
Éléonore sursauta. Elle détestait qu'il l'appelât « Chérie ».
- Il est encore là, précisa-t-elle en libérant son visage de la tenture.
- Qui ça ?
- Tu sais bien, l'homme dont je t'ai déjà parlé.
- Ah oui, celui du parc ! Excuse-moi d'avoir oublié mais j'ai du mal à comprendre l'intérêt que tu peux lui porter. C'est sans doute un sans-abri qui vient y passer ses journées. Pas de quoi s'inquiéter comme tu le fais !
Éléonore ne répondit rien. Elle savait qu'il était inutile d'évoquer ce sujet encore un peu plus avec lui. Il ne la comprenait pas. C'était une réponse suffisante pour elle.
Paul s'approcha et déposa un baiser sur sa joue en annonçant qu'il rentrerait tard, ce soir. Il lui tendit sa tasse de café et sortit. Elle la déposa sur le rebord d'une commode en murmurant : « Je ne bois pas de café le matin, mais du chocolat. »

Éléonore quitta sa demeure quelques heures plus tard. En fermant la porte d'entrée de sa grande maison, elle sentit son sang se glacer. Elle se retourna et ses yeux s'attachèrent au soi-disant sans-abri de Paul. Elle le détailla, mieux qu'elle ne pouvait le faire de l'étage de sa chambre. Il portait un long manteau gris visiblement de grande qualité, des gants en cuir noir et des chaussures bien cirées. « Plutôt étonnant pour quelqu'un qui vivrait dans la rue ! » ironisa-t-elle, en pensant à la remarque erronée de l'homme qui partageait sa vie, depuis quelques mois déjà. Elle éprouvait une étrange sensation. Elle avait le sentiment que cet homme dont elle n'avait jamais vu le visage était d'une quelconque façon lié à elle, qu'il n'était pas là par hasard. Il se tenait toujours dos tourné à sa maison, néanmoins elle se sentait en permanence épiée, comme si sa simple présence constituait en elle seule une violation de sa vie, de ses pensées, de son âme. Elle frissonna. Elle détacha enfin son regard de l'inconnu et monta dans sa voiture.
Elle avait rendez-vous chez son éditeur, lequel était devenu son meilleur ami, au fil des années. Il attendait patiemment le troisième chapitre de son roman dont l'accouchement était grandement retardé, à cause de l'homme du parc auquel Éléonore accordait tant d'importance.
Elle lui demanda un délai supplémentaire qu'il ne refusa point, à la condition qu'elle acceptât enfin de lui expliquer les raisons de son trouble, par trop visible ces derniers temps. Elle s'exécuta donc, d'abord hésitante, puis totalement confiante. Marc ne ressemblait pas du tout à Paul. Il représentait son parfait opposé. Il était toujours prévenant et attentionné avec Éléonore ; attentif à ses goûts et toujours là pour elle dans les moments de doute ou d'inspiration défaillante. « Rassurant » était un adjectif qui le qualifiait on ne peut mieux, de même que « compréhensif » puisque, à la fin du récit de la jeune femme sur la mystérieuse présence de l'homme au chapeau gris face à sa demeure, il conclut :
- En effet, c'est particulièrement déroutant !
Il voulait en savoir plus et la questionna davantage. Avait-elle cherché à lui parler ? Non ? Elle devrait. Si elle se sentait aussi mal depuis qu'il avait fait son apparition, elle devait tenter de comprendre pourquoi et vérifier si ce qu'elle pressentait de lui était réel ou purement brodé par son imagination débordante ! Elle savait qu'il avait raison mais jusque-là, elle avait toujours eu peur d'entrer dans le parc et d'aller à sa rencontre pour éclaircir ce qui la troublait tant. Marc se proposa alors de l'y accompagner mais elle refusa. Elle seule devait régler ce problème. Il comprenait. Encore... Il la prit dans ses bras, comme pour lui donner du courage. Elle se serra fort contre lui. Elle se sentait protégée. Il lui réitéra que si elle avait besoin de lui, il serait là. La batterie de son portable était bien chargée et elle pouvait l'appeler à tout moment. Elle sourit.
Elle reprit le chemin du retour avec la ferme intention d'avoir une petite discussion avec l'inconnu qui semblait tant l'effrayer.

Elle gara sa voiture devant chez elle. Le parc allait bientôt fermer. Seul l'homme au chapeau s'y trouvait encore. Elle prit une grande respiration, descendit de son automobile, ferma à clef la portière et se dirigea vers l'entrée du grand jardin public. Les battements de son cœur s'accélérèrent jusqu'à son arrivée au portail ouvert où, étrangement, ils ralentirent, le temps pour elle de se souvenir combien elle aimait se promener dans ce parc, avant..., avant Paul. Elle y avait passé d'agréables moments, s'y libérant de tout, y puisant son inspiration, profitant de l'ombre des arbres pour y écrire calmement ou encore y lire un roman. Cela lui semblait si loin, aujourd'hui.
Elle entra. Le rythme de son cœur reprit plus vite. L'homme se leva soudainement. Il ne la regardait pas et pourtant Éléonore fut convaincue qu'il avait senti sa venue. Il marchait d'un pas rapide sur le chemin opposé à la jeune femme. Il allait sans doute lui échapper par la seconde entrée ! Fort heureusement, elle connaissait bien les lieux. Elle changea de direction et se mit à courir. Les arbres la cachaient une fois sur deux. Avec un peu de chance, elle arriverait avant lui et il serait obligé de s'expliquer. Elle longea enfin l'autre sortie et se retrouva face à l'homme mystérieux. Elle s'arrêta net. Lui aussi. Elle s'approcha. Il recula. Elle croisa son regard d'un bleu limpide, s'y attacha et eut l'impression dérangeante d'y pénétrer jusqu'au tréfonds de son âme. Elle poussa un léger cri au moment où elle put y distinguer quelques images. Une dispute avec Paul... La sortie précipitée de la maison... La route qu'elle traverse sans regarder... L'accident fatal... Son corps inerte sur le sol... L'homme ferma les yeux. Éléonore perdit le fil de son flash et resta un instant comme en état de choc. Il s'approcha d'elle et l'aida à s'asseoir sur le premier banc venu.
- Vous n'auriez pas dû voir cela, désolé...
- Mais... qui... êtes-vous ? balbutia-t-elle.
- Le veilleur. Je suis... le veilleur. Je veille à ce que les destins s'accomplissent.
- Je vais donc mourir ? ...
- Non. Pas si vous vous dirigez enfin sur le bon chemin. Je suis là pour ça, pour vous perturber et vous déstabiliser, vous permettre de vous remettre en question afin que vous puissiez atteindre la bonne direction.
- Mais quelle direction ? ...
- Je ne puis vous en dire plus. Nous ne devrions même pas avoir cette discussion. Il me faut partir.
L'homme au chapeau sortit du parc. Éléonore n'eut ni la force de le suivre ni d'objecter quoi que ce soit. Elle restait là, livide, l'image de sa mort en tête.
Quelques longues minutes passèrent avant qu'elle ne pût se lever et sortir elle aussi. Elle marchait avec grande difficulté, titubant jusqu'à la porte d'entrée de sa maison. Elle glissa non sans mal la clef dans la serrure. À l'instant précis où elle le fit, le mal-être qu'elle avait ressenti ces derniers temps, et qu'elle ressentait encore il y a un instant, s'évanouit. Radicalement, tout changea en elle. Les liens avec son présent se rompaient, présageant d'un meilleur avenir. C'était comme si, par le biais de cette clef tournée, elle manœuvrait le temps..., SON temps. Passé... Présent... Futur... Elle brisait brutalement un moment pour en sauver l'avenir. Comme un point de rupture. Oui, un point de rupture avec une partie de son être, une partie de ses pensées, une partie de son âme, une partie de ce qu'elle avait été ou aurait été, à une période donnée ! Subitement, tout s'effaçait. Tout se muait en autre chose. Depuis l'arrivée de cet homme devant chez elle, un frisson glacial la parcourait sans cesse lorsqu'elle se trouvait sur le seuil de sa porte. Or, il n'était plus ! Cette sensation de froid l'avait quittée. Elle se sentait renaître comme si elle savait qu'à présent tout serait différent, que le changement était évident. Comme libérée d'un destin hostile, elle tourna la poignée et entra chez elle.

Éléonore se réveilla brusquement. Elle sauta du lit, se dirigea vers la fenêtre et glissa sa tête derrière l'épais rideau tiré pour la nuit. Sa gorge se serra et elle trembla légèrement lorsqu'elle vit un homme, assis de dos, sur un banc dans le parc qui venait à peine d'ouvrir, juste en face de chez elle. Mais elle fut très vite rassurée quand il se leva, se retourna, ôta son chapeau et la salua, avant de disparaître dans un nuage de brouillard intense.
Marc entra dans la chambre, une tasse à la main qu'il déposa sur la commode, suffisamment loin pour qu'elle ne tombât point.
- Mon amour, que fais-tu ?
Éléonore ne sursauta pas. Elle sourit. Elle adorait qu'il l'appelât « Mon amour ».
- Je guettais notre présent, s'amusa-t-elle à répondre, énigmatique, libérant son visage de la tenture.
- Et comment est-il ? questionna Marc tout en s'approchant d'elle, avant de l'enlacer.
- Fantastique, il est fantastique ! assura-t-elle en l'embrassant.
- Tu oublies merveilleux et magique ! ajouta-t-il, en renouvelant le baiser.
- Tu as raison ! Fantastique, merveilleux et magique ! Tu sais, il faut que je te raconte quelque chose d'extraordinaire...
- Très bien, je t'écoute.
- Je t'aime...
- Et c'est censé être extraordinaire ? répliqua-t-il, taquin.
- Non, sourit-elle. Ce n'est pas ça ! J'avais juste envie de te le dire, là, maintenant.
- Dans ce cas, puisque nous en sommes aux aveux matinaux..., il me faut te préciser, évidemment, que je t'aime aussi !
Ils s'embrassèrent à nouveau. Un anneau brillait à leurs annulaires gauches respectifs. Marc effleura celui d'Éléonore et lui demanda :
- Cela te dérangerait vraiment beaucoup si tu me racontais ta chose extraordinaire un peu plus tard ? Parce que, vois-tu, à cet instant précis, j'ai, je l'avoue, une toute autre idée en tête...
Éléonore lui offrit un sourire complice pour toute réponse. Marc la porta dans ses bras jusqu'au lit, comme le jour de leur nuit de noces.
Sur la commode, un chocolat chaud fumait.
 

© Christelle Nocent.

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CHRISTELLE NOCENT, romancière en rêve... Souffleuse de mots !