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Le fol amour.

I

Héloïse avait l'esprit ailleurs. Elle était plongée dans ses rêves lorsque Caroline la ramena à la réalité en lui déposant sur son bureau un lourd dossier sur lequel était écrit, en gros caractères : « À classer ! »
- À quoi rêvais-tu ? Ou... à qui ? demanda sa collègue qui revenait d'un déjeuner en ville.
Héloïse s'apprêta à répondre quand son amie jeta un œil à la couverture d'un livre posé face à elle. Elle le retourna et en lut le titre à haute voix :
- « Le fol amour. » D'accord, je sais maintenant à quoi tu rêvais et... à qui !
Héloïse haussa les épaules.
- Tu ne sais absolument rien ! J'étais simplement perdue dans mes pensées parce que ce roman est un pur délice à lire. Il est si... merveilleux !
- Qui ça ? Le livre ou l'auteur ?
- Arrête, Caroline ! Le livre, évidemment !
- Oui, oui... Et l'auteur aussi, non ?
- Tu sais bien que j'adore Antoine de Beauregard. Je trouve qu'il a une délicieuse écriture et...
- Un regard envoûtant ! On peut d'ailleurs dire qu'il porte bien son nom, celui-là ! ironisa-t-elle.
- Tu ne peux pas être sérieuse, cinq minutes ? Antoine écrit le plus divinement du monde et, s'il est vrai qu'il a de très beaux yeux, je m'attache davantage à la finesse de ses mots et de son esprit qu'à son aspect physique, lequel, tu le concéderas, n'a guère d'importance du point de vue de l'écriture. C'est quelqu'un de rare et de précieux, de sensible et de sincère, d'entier et d'intransigeant, qui manie l'art d'écrire aussi habilement que le plus grand épéiste ! Et le lire est toujours pour moi un vrai bonheur !
- Eh bien ! Quel portrait dressé ! Et malgré tout ce que tu viens de me dire, tu nies toujours avoir pour lui un autre sentiment que l'amitié ? Héloïse ! Cesse donc de réfuter l'évidence ! Tu adores son écriture, certes, mais tu adores aussi ce qu'il est ! Tu...
- Mais je ne l'ai jamais nié ! C'est un être exceptionnel ! Pourquoi ne l'aimerais-je pas ? Je l'apprécie énormément !
- Elle l'apprécie énormément... Tu en es follement amoureuse, oui ! Cela crève les yeux ! C'est une évidence pour tout le monde, sauf pour toi !
- Mais non, je ne suis pas amoureuse ! Je l'aime très fort..., comme un frère ! Il y a ce lien mystérieux entre nous... J'aime échanger quelques correspondances avec lui... J'aime le savoir existant en ce monde parce que cela me rassure qu'un être comme lui soit... En revanche, je ne suis nullement amoureuse !
Caroline se laissa tomber dans le fauteuil qui faisait face au bureau d'Héloïse. Elle maugréa quelques paroles inaudibles tout en fouillant dans son sac. Quand elle eût trouvé l'objet de sa recherche, elle se releva et déposa devant son amie un billet de train, en déclarant :
- Tiens ! C'est pour toi ! Dans quelques jours a lieu le Salon du livre à Paris. Ton Antoine y sera, bien évidemment ! Va lui faire signer ton roman et si, après l'avoir enfin rencontré, après avoir croisé son regard, tu me soutiens toujours que tu n'éprouves que de l'amitié à son égard, alors, promis, je cesserai toute allusion le concernant ! Dans le cas contraire, j'espère bien que tu me prendras comme demoiselle d'honneur à votre mariage !
Et sur ces mots, Caroline quitta la pièce, l'air digne et satisfait.
Héloïse mit quelques secondes à réaliser ce qui venait de se produire. Elle écarquillait les yeux, la bouche légèrement entrouverte. Quand elle comprit enfin, elle se leva brutalement, courut jusqu'à la porte, l'ouvrit et cria à son amie, prête à disparaître au bout du couloir, un « merci » qui résonna au seuil de chaque bureau sans pour autant y pénétrer, fort heureusement !
Caroline, pour toute réponse, se contenta d'un geste de la main, le bras dressé, avant de s'éclipser dans l'embrasure.
 


II

Héloïse regardait défiler le paysage, dans le train qui la conduisait à Paris. Sur la tablette du siège avant, trônait le roman d'Antoine de Beauregard. Sur la couverture du livre, elle avait posé sa main gauche et, dans cette posture, donnait l'impression qu'elle allait à tout moment lever la main droite et jurer quelque chose à son auteur. Cependant, elle-même n'y songea nullement. Au contraire, elle maintenait dans ses pensées le fait qu'elle n'était absolument pas éprise de lui et que cette rencontre allait enfin la libérer des dires erronés de son amie. Mais quand le train entra en gare, elle ne sut expliquer pourquoi son cœur se mit soudainement à battre plus fort ni pourquoi il lui semblait avoir comme des papillons dans le ventre.
Elle décida de s'acheter un sandwich qu'elle regretta à la dernière bouchée avalée.
Elle sortit un bonbon à la menthe de son sac pour apaiser un début de nausée et se dirigea vers la station de taxis.
Son cœur battait encore plus fort qu'à son arrivée. Et elle ne comprenait toujours pas pourquoi.
Le taxi la déposa au Salon du livre. Elle consulta le plan des lieux pour savoir précisément dans quelle allée se trouvait son auteur. Une fois qu'elle eût trouvé, elle commença à parcourir le chemin qui l'éloignait encore de lui, non sans se demander si elle y parviendrait vivante, tant son cœur ne cessait d'accélérer. Elle murmura : « Mais que m'arrive-t-il ? » Elle crut entendre la voix de Caroline lui répétant inlassablement : « Amoureuse, tu es amoureuse... » Elle secoua la tête, reprit son souffle, et finit par atteindre la file de dédicaces d'Antoine de Beauregard. Elle se positionna sagement derrière la dernière personne qui attendait son tour et fit de même. Elle ne tenta même pas de croiser le regard de l'écrivain avant son passage devant lui. Elle se sentait complètement déstabilisée et, malgré tout, n'admettait toujours pas l'évidence.
Les longues minutes d'attente lui firent quelque peu retrouver ses esprits et calmer son cœur. Elle en fut soulagée et sourit en pensant que Caroline s'était véritablement trompée. Enfin, c'est du moins ce qu'elle pensa jusqu'au moment où la personne devant elle disparut, lui dévoilant ainsi la présence d'Antoine.
Leurs yeux se rencontrèrent... Les battements de cœur d'Héloïse reprirent en accéléré. À cette différence près que, cette fois, ils venaient de trouver leur écho. En effet, le palpitant de son auteur préféré résonnait tout aussi fort que le sien. Leurs yeux semblaient s'unir, avec la ferme intention de ne plus jamais se quitter. Leurs souffles se faisaient plus courts. Leurs âmes entraient en communion, révélant ainsi l'unique vérité à Héloïse : elle aimait Antoine passionnément !
Le temps donnait l'illusion de s'être arrêté pour leur laisser profiter de la magie de l'instant où naît l'aveu de l'amour. Malheureusement, c'était sans compter l'impitoyable réalité qui, sous la forme d'une imposante vieille femme, vint rompre le charme.
Héloïse fut ainsi légèrement bousculée par cette personne qui se trouvait juste derrière elle, comme pour lui signifier qu'elle était là pour faire dédicacer son livre et non tenter d'apprivoiser le silence !
Elle avala sa salive, esquissa un sourire en baissant les yeux, pour tenter d'évacuer le trouble qui s'était emparé d'elle et, dans un effort surhumain, murmura un : « Bonjour, Antoine... » qui eut pour conséquence de faire lever les yeux au ciel à sa voisine de derrière.
- Héloïse... susurra l'écrivain, toujours noyé en elle.
Elle sourit en constatant qu'il l'avait reconnue sans l'ombre d'une hésitation, se souvenant sans doute d'une photo déposée sur une page personnelle sur la toile ou, et elle préférait cette version, parce que son image ne l'avait jamais quitté depuis leur premier échange virtuel.
- Quel plaisir que vous ayez pu venir ! J'en suis heureux.
- Je suis heureuse également d'être ici... répondit-elle timidement. Comment allez-vous ?
La vieille dame repoussa Héloïse, étouffant ainsi le « Très bien, merci ! » d'Antoine et énervant la jeune femme qui se retourna aussitôt.
- Voulez-vous, s'il vous plaît, cesser de me pousser de la sorte ! Cela sera bientôt votre tour, un peu de patience ! lui lança-t-elle parée de son regard le plus noir. Regard qui se transforma, d'ailleurs, de façon bienveillante, en celui le plus doux, lorsqu'elle refit face à Antoine.
- Peut-être... pourriez-vous... me signer... votre livre... parvint-elle à prononcer difficilement, tant il lui était presque insurmontable de soutenir le regard amoureux de l'auteur.
- Oh ! Oui, bien sûr ! À une séance de dédicaces, j'imagine que c'est de rigueur ! ironisa-t-il en prenant le roman que lui tendait Héloïse.
Elle sourit. De toute façon, elle semblait ne plus rien savoir faire d'autre en sa présence.
Antoine écrivit quelques lignes, fébrilement, entrecoupées d'œillades en direction de sa lectrice. Il referma le livre et, en le lui rendant, demanda :
- Restez-vous quelques jours à Paris ?
- Non, je repars ce soir. Mon train, gare de Lyon, est prévu pour 19h30.
- Bien... Je veux dire... Dommage, nous aurions pu... Mes dédicaces se terminent à...
Antoine n'eut pas le temps de finir sa phrase. La lectrice, derrière Héloïse, n'en pouvait plus d'attendre ! En outre, elle venait de trouver quelques alliés en la présence des autres lecteurs qui commençaient à s'impatienter tout autant !
Héloïse reprit donc son livre, en remerciant Antoine pour la dédicace. Elle lui souhaita bonne continuation pour la suite, plongea ses yeux une dernière fois dans les siens, et laissa sa place à la vieille dame qui souffla un « Enfin ! » si peu discret que ce fut Antoine qui, cette fois-ci, lui lança son regard le plus noir.
 


III

Héloïse venait de prendre place dans le train. Elle relut pour la centième fois la dédicace que lui avait apposée Antoine sur son exemplaire, souriant aux anges...
« Pour Héloïse... Quelqu'un d'unique... dont la présence me rend des plus heureux... Antoine. »
Elle allait entamer sa cent et unième lecture lorsqu'une voix lui demanda : « Puis-je m'asseoir ? »
Sans même attendre la réponse, l'homme s'assit auprès d'elle et deux cœurs se remirent à battre la chamade.
- Antoine ! explosa-t-elle de joie.
Il s'approcha d'elle, lui prit le visage dans les mains et l'embrassa.
Une voix dans un haut-parleur annonça le départ imminent. Héloïse, bien malgré elle, se dégagea de l'emprise du baiser d'Antoine et remplaça la voix inconnue :
- Le train va partir !
Antoine l'embrassa à nouveau... Et elle se dégagea à nouveau...
- Mais, Antoine, le train va partir !
- J'ai bien compris, oui... Seulement, j'ai décidé de vous raccompagner chez vous... Tout va bien ! Ne vous inquiétez pas !
Il s'apprêta à l'embrasser encore. Elle le repoussa très légèrement, sourit à la folie de sa réponse et, dans un grand éclat de rire, lui donna à son tour un baiser.
Le train venait de quitter la gare.
Durant tout le trajet du retour chez elle, ils ne cessèrent de se parler, de se confier l'un à l'autre, de se dire tout ce qu'ils auraient voulu se dire au moment de l'échange des regards à la séance de dédicaces.
Ils s'enlacèrent et s'embrassèrent tout autant de fois qu'ils eurent les larmes aux yeux ou le sourire aux lèvres.
Héloïse posait sa tête sur l'épaule d'Antoine pendant que celui-ci ornait son roman d'une infinité de mots doux sous sa dédicace.
Ils hésitèrent à passer du « vous » au « tu » trop vite, y revinrent plusieurs fois, pour finalement l'abandonner au souvenir des prémices de leur amour.
Ils s'aimaient déjà follement, à tel point qu'Héloïse, quelques minutes avant l'arrivée dans sa gare, proposa à Antoine la chose suivante :
- Et si tu restais, ce soir, et que, demain, ce soit moi qui te raccompagne ?
- C'est une merveilleuse idée ! À la condition que tu ne repartes plus jamais sans moi, après m'avoir raccompagné !
Héloïse lui prit la main et répondit :
- Cela ne devrait guère me paraître difficile ! Je t'aime !
Il l'embrassa encore.
Le train entrait en gare.
Héloïse glissa « leur » roman dans la poche arrière de son sac. Antoine profita de ce moment pour enlacer plus fortement sa promise et lui voler un énième baiser. Le livre glissa donc à côté et se posa à la place de la jeune femme qui venait de se lever.
Antoine, qui se trouvait côté couloir, entraîna Héloïse vers la sortie.

Les passagers les plus romantiques, ou les plus curieux, n'avaient rien perdu des échanges amoureux du couple qui leur avait paru complètement « fou ».
Certains remarquèrent donc le roman sur le siège.
L'un d'entre eux se serait-il levé pour le leur rapporter si Antoine n'était pas réapparu en courant pour le récupérer, avant de redescendre tout aussi emporté ? Nul ne saurait le dire.
Cependant, curieusement, ces mêmes passagers, s'ils avaient complètement oublié le visage de ces deux êtres faits l'un pour l'autre, aujourd'hui encore, se souvenaient parfaitement du titre du livre oublié.
Les lettres restaient à jamais imprimées dans leur mémoire, comme la plus parfaite définition des liens unissant Antoine à Héloïse et Héloïse à Antoine... La plus passionnée des évidences... Trois mots posés sur une couverture et vécus au grand jour... :
« Le fol amour. »
 

© Christelle Nocent.

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CHRISTELLE NOCENT, romancière en rêve... Souffleuse de mots !