Dans les rues de Paris, se fondaient dans la masse toutes sortes de silhouettes. Pourtant, pour qui aurait porté un peu plus d'attention, l'une d'entre elles se distinguait indubitablement des autres. Il s'agissait de celle d'un homme, âgé de 35 ans à peine. Il portait toujours un long manteau noir, plus ou moins léger selon les saisons. Par beau temps, il le laissait ouvert et son pas rapide en faisait élégamment se mouvoir les longueurs. Cela lui donnait un air particulièrement sexy de dandy nouvelle génération en marche contre le temps. En hiver, au contraire, tous les boutons étaient soigneusement fermés, lui donnant alors un air plus strict, plus fier, plus digne, si l'on parvenait toutefois à faire abstraction de sa trop longue écharpe grise, laquelle se balançait plaisamment le long de son dos. Outre cette caractéristique vestimentaire, il fallait également souligner que son passage laissait toujours dans son sillage une impression de mélancolie intense qu'accentuait, pour qui le croisait, son regard vert d'une absolue tristesse. En effet, Léonard, à défaut de porter tout le poids du monde sur ses épaules, portait certainement tout le poids d'une peine causée par une déchirure secrète, tant sa démarche, pourtant vive et aérienne, semblait conduite par quelques tourments intérieurs. Sa pâleur et son extrême maigreur finissaient de révéler son personnage à jamais mélancolique, à l'allure fantomatique.
Errait-il comme une âme en peine ? Somme toute, était-ce l'impression qu'il pouvait donner, ou bien était-ce simplement le tréfonds de sa personnalité qui se dessinait davantage aux fruits de certains aléas de son existence.
Il aimait par-dessus tout aller se promener sur les bords de la Seine. Il y croisait souvent quelques personnes singulières. Il s'y sentait à son aise, comme dans son élément.
Ce jour-là, par beau temps, alors qu'il profitait pleinement de ce plaisir de flâner sur les berges, il remarqua, de loin, une jeune femme assise par terre, en tailleur. Il ne sut trop pourquoi mais sa présence, bien que lointaine, lui fit ralentir sa marche. Au fur et à mesure qu'il s'approchait d'elle, l'envie de la connaître se faisait plus grande. Qu'avait-elle donc de si extraordinaire pour lui faire ressentir pareil sentiment ? Peut-être sa façon de se tenir, sans manière aucune ? Peut-être son physique ? Peut-être ses vêtements ? Peut-être ce grand cahier sur lequel elle était concentrée ? Peut-être ce crayon de papier qu'elle maniait avec dextérité sur la feuille à dessin ? Peut-être... Peut-être ce regard voilé par quelques mèches rebelles qui venait de se tourner vers lui, alors qu'il n'était plus qu'à un mètre d'elle ? Peut-être cette voix, douce et posée, qui venait de lui dire bonjour et à laquelle il avait donné un timide écho ? Oui, peut-être... Peut-être même tout ça à la fois. Il lui demanda s'il pouvait s'asseoir auprès d'elle...
- Faites ! répondit-elle en reprenant le cours de son œuvre.
Elle portait un chemisier blanc en dentelle sur lequel se fermait un gilet beige, de la même couleur que son pantalon très large ; en dessous desquels se cachait un corps des plus menus. À ses pieds, une paire de baskets blanches et montantes. Sa chevelure, longue et châtain foncé, cultivait à souhait des boucles désordonnées ; certaines tombant avec grâce sur ses yeux clairs, d'autres se bousculant sur ses épaules. Elle était d'un naturel exquis et Léonard eut bien du mal à détourner son regard qu'il s'efforça de plonger, le plus lentement possible toutefois, dans l'eau du fleuve. Et ils restèrent là, côte à côte, silencieux, sur le quai face à Notre-Dame ; elle, dessinant sans interruption ; lui, se noyant dans ses pensées.
Les yeux toujours en perdition dans l'eau, il osa enfin briser le silence - après, tout de même, une heure d'abstinence de parole !
- Que dessinez-vous ?
- Je m'ennuie.
Sa réponse l'interloqua quelque peu.
- Pardon ?
- Je ne dessine pas. Je m'ennuie.
Devant cette étrange repartie, il songea un instant qu'il aurait peut-être mieux valu continuer à se taire ! Cependant, cela attisa profondément sa curiosité et il l'incita donc à lui expliquer sa réplique peu commune ; ce qu'elle fit, visiblement avec grand plaisir, puisqu'un sourire venait de se poser sur ses lèvres.
- Ne faites-vous donc jamais preuve d'originalité dans vos réponses ? Moi, je n'aime guère ce qui manque de fantaisie ! Ignorez-vous que nos passions découlent toutes d'un moment où nous avons dû nous ennuyer à mourir et que, pour ne pas sombrer totalement dans cet état, nous nous sommes alors mis, selon nos prédispositions bien sûr, à écrire, peindre, chanter, dessiner, créer... ? C'est pourquoi j'aime me différencier des autres et déclarer que je « m'ennuie » au lieu de dire que je « dessine » ! Je trouve cela plus... pittoresque ! Et j'adore aussi observer la réaction que cela peut engendrer chez mon interlocuteur !
- La mienne, alors, a dû vous décevoir quelque peu dans les premières secondes ?
- Non. Cependant, il est vrai que je m'attendais à ce qu'un écrivain fût légèrement plus réceptif...
- Comment savez-vous...
- Dans la poche droite de votre manteau délicieusement ouvert de façon désinvolte, dépasse la couverture d'un livre et je parierais bien volontiers que dans celle de gauche se cache un petit carnet avec un stylo !
Léonard passa sa main dans cette poche et en retira, effectivement, ce que la demoiselle avait deviné. Elle ne put s'empêcher de laisser s'échapper un rire, volant par la même un sourire à notre homme habituellement si triste. Elle lâcha un instant son crayon de papier, qu'elle cala au centre de son cahier, et en prit un autre, posé à ses côtés, qu'elle tendit à Léonard en s'exclamant :
- Tenez ! Ennuyez-vous avec moi !
Il saisit l'objet et, pendant qu'elle se remettait déjà à son travail sans qu'il pût voir ce qu'elle dessinait puisqu'elle veillait soigneusement à le dissimuler à sa vue, il commença à expliquer qu'il avait, certes, étudier l'art du dessin pendant ses études mais qu'il avait bien peu de savoir-faire en la matière et que, par conséquent...
- Que vous êtes bête ! l'interrompit-elle en fronçant les sourcils. Ce n'est pas pour dessiner, c'est pour écrire ! Cela vous changera de votre stylo qui, de toute façon, a certainement dû perdre toute son encre depuis le temps que vous ne vous en êtes plus servi !
Il resta interdit. Savait-elle tout de lui ? Savait-elle qu'il avait perdu l'amour de sa vie et, avec elle, l'envie d'écrire ? Que chaque mot était un peu pour elle et que son départ les avait rendus inutiles ? Oui, elle le savait puisqu'elle poursuivit ainsi :
- Vous n'écriviez pas pour elle, quoi que vous pussiez penser. Vous écriviez pour surpasser l'ennui ! Pour le transcender et le faire jaillir en passion ! Et vous devez en reprendre le cours. J'ai lu vos anciens romans et je vous somme de vous ennuyer avec moi, sans discuter !
Elle ajouta un transi « s'il vous plaît », comme pour atténuer la fermeté avec laquelle elle venait de lui parler. Léonard pouvait sentir l'émotion qui étreignait la jeune femme parce que la même s'emparait de lui. En conséquence, il ouvrit son carnet et commença à écrire.
Quelques heures plus tard, elle se leva. Il cessa aussitôt de rédiger et l'imita. Elle fixait la cathédrale.
- J'aime beaucoup cet endroit, affirma-t-elle en rangeant ses affaires dans son sac qu'elle venait de mettre en bandoulière.
Elle regarda Léonard. De son cahier, qu'elle avait gardé à la main, elle détacha une feuille qu'elle lui tendit. Elle avait dessiné son portrait, plus exactement sa silhouette - qu'elle semblait parfaitement connaître -, errant sur les bords de la Seine.
- Il est magnifique, merci, même si j'aurais préféré avoir votre image en souvenir. Parce que moi, je me connais, je me vois tous les jours dans la glace. Mais vous... Vous reverrai-je ? J'ignore même votre prénom.
- Vous l'imaginerez ! Et vous vous ennuierez en pensant à moi, promettez-le-moi ?
- Je vous le promets.
Elle esquissa un sourire et s'en alla en courant. Elle se retourna vers lui, une seule fois, pour lui crier :
- Vous pourrez aussi essayer de me dessiner de mémoire si vous voulez me revoir ! C'est toujours ainsi que je m'ennuie, moi ! De mémoire !
Et elle reprit sa course, laissant Léonard plus que troublé par cette rencontre.
Quelques mois avaient passé... Il avait tenu sa promesse et un nouveau roman était né.
Il aimait toujours autant promener sa silhouette mélancolique sur les bords de la Seine, à la seule différence près qu'il espérait maintenant, et à chaque fois, l'y revoir. Son cœur s'accélérait toujours quand il approchait de l'endroit où il l'avait aperçue la première fois, l'unique fois... Il pensait en permanence à elle. Il s'asseyait exactement à la même place, plongeait ses yeux verts dans l'eau quelques minutes, puis se mettait à écrire, avec le fol espoir qu'elle pût revenir.
Un matin, il reçut un courrier tout particulier..., une enveloppe en papier dessin, sans nulle adresse au dos, mais qu'il s'empressa d'ouvrir, certain d'en connaître l'auteur. Il en sortit une petite carte sur laquelle était écrit : « J'aime beaucoup votre dernier ennui retrouvé et le dessin de la couverture. » Il attrapa son manteau et sortit prestement de son appartement. Il courut dans les rues de Paris et ne s'arrêta qu'une fois arrivé sur le quai, face à Notre-Dame. Il scruta les alentours, quelque peu déçu... Elle n'était pas là. Pourtant..., il avait cru... Il baissa les yeux, presque résigné. Peut-être ne la reverrait-il jamais ? Il plongea sa main dans la poche droite de son pardessus et en sortit son livre tout récemment publié. Sur la couverture, une esquisse signée de son nom représentait le portrait d'une femme qu'il avait intitulé : « Le plus bel ennui que j'aie jamais connu. »
D'un doigt tremblant, il en redessina les contours. Sa gorge se serra. Il s'assit, posa son œuvre à ses côtés, là où, jadis, l'inconnue était installée en train d'immortaliser son être, de mémoire... Il sortit son carnet, après avoir fixé la cathédrale, et se mit à écrire.
Ainsi, resterait-elle pour toujours son « ennui » secret !
Oui, peut-être... Ou peut-être que...
Encore très indistincte sur sa gauche, marchait une jeune femme. Sa chevelure dansait dans le vent libérant ainsi son regard clair des mèches rebelles qui aimaient s'y poser. Elle tenait à la main un roman dont la couverture lui ressemblait étrangement. Elle ralentit sa marche quand elle put enfin l'apercevoir, « exactement au même endroit ». Elle répéta ces mots tout bas jusqu'à ce qu'elle fût à quelques mètres seulement de lui.
Léonard était particulièrement concentré sur son carnet, pourtant il sentit sa présence. Il cessa d'écrire mais maintint ses yeux sur les derniers mots posés. Il attendit qu'elle s'approchât encore, comme pour être bien certain de ne pas rêver.
- Pourriez-vous me le dédicacer ? demanda-t-elle en lui tendant fébrilement le livre.
Il leva alors son regard vers elle... pour s'attacher enfin et à jamais à son plus bel « ennui ».
© Christelle Nocent.
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